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Des lieux vus > De l'eau potable à Belén

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Les larges trottoirs, la rambarde de pierre taillée, l’alignement de lampadaires, les façades ornées de balcons me font presque oublier que je suis au beau milieu de la forêt amazonienne.  Mais lorsque mon regard se tourne vers la plaine inondable qui s'étend en contrebas, c'est un tout autre visage de cette ville d'Iquitos qui m'est offert. Toits en tôle rouillée ou en feuilles de palmier, murs de planches, ruelles cahoteuses, voici le faubourg de Belén.  

Belén, clament les dépliants touristiques, est la «Venise du Loreto» (du nom de cette région amazonienne du Pérou). Mais si ses 70 000 habitants vivent effectivement au-dessus des eaux la moitié de l’année, leur vie quotidienne est quelque peu différente de celle des résidents de sa lointaine cousine italienne : seulement 15 % de la population a ici accès à l’eau potable.

La ville d'Iquitos fut fondée en 1757 par les jésuites. Elle est restée un modeste poste de missionnaires jusqu’à ce que la fièvre du caoutchouc à la fin du XIXe siècle, de l’or et du pétrole ensuite, s’emparent de la région. Aujourd’hui les 400 000 habitants de la ville ne sont toujours reliés au monde que par les voies aériennes et surtout fluviales. Le réseau routier péruvien est à 400 km d’ici. Il faudrait être fou pour envisager de tracer une route à travers la forêt boueuse.
 
Pour rejoindre Belén, on m'a conseillé de remonter les quais jusqu'au marché. Au fur et à mesure que je m'en approche apparaissent en contrebas ses premiers alignements de maisons. Cette bande d’habitations vient plus loin s’étendre à l’intérieur de la plaine inondable pour former le faubourg. Cinq mois par an, les eaux de l'Amazone et de son affluent l'Itaya reprennent leurs droits sur ces terres. Mais à l'époque de ma visite, l'Itaya n'est qu'une modeste rivière qui traverse paisiblement Belén avant de rejoindre le grand fleuve au fond de la plaine.
 
En arrivant au marché, je rencontre un jeune Péruvien, Roy. Il a 24 ans et complète ses revenus de pêcheur en guidant les touristes dans les ruelles de son quartier natal. Je le suis entre les étals et la foule : fruits incongrus, poissons à l’allure démoniaque, petits singes criards à adopter, ici tout accroche le regard. Après avoir descendu une ruelle en escalier, nous voici maintenant dans Belén. Le marché, à cheval entre les quais et le lit du fleuve en contrebas, en est la porte d’entrée.
 
C’est d’ailleurs le véritable cœur de la ville : les denrées qui proviennent de la forêt et du reste du pays accostent ici même, transitent de main en main avant d’aller approvisionner la population d’Iquitos. Une grande partie des habitants de la ville vit de ce commerce. Au petit matin, les bateaux chargés de victuailles remontant l’Itaya entrent dans Belén et débarquent à proximité du marché. Au milieu des flots ils sont déjà abordés par des nuées de petites barques. A bord, des acheteurs s’époumonent pour acquérir les produits au meilleur prix. Selon la mairie, pas moins de 70 % des bateaux arrivant à Iquitos accostent à Belén.
 
Le quartier est également le point d’entrée des nouveaux arrivants en ville. La famille de Roy a ainsi débarqué ici, il y a une trentaine d’années, de son village situé à des jours de navigation sinueuse sur des bras de rivières boueuses. Belén s’est créé autour du port au début du XXe siècle mais a surtout connu une explosion démographique dans les années 1970. La perspective d’un travail dans les exploitations pétrolières avait alors poussé de nombreux habitants pauvres de la région à venir s’installer ici. Encore aujourd’hui, ce sont 1000 personnes qui viennent grossir le faubourg chaque année. Il constitue même pour beaucoup, selon l’expression de Roy, un «tremplin entre la forêt et la terre ferme des autres quartiers d’Iquitos». Après quelques années de travail, ceux qui ont accumulé assez d’argent peuvent remiser leur barque et déménager vers des contrées moins humides.
 
Les habitations de Belén sont prévues pour passer la moitié de l’année les pieds dans l’eau. Nombre d’entre elles sont construites sur pilotis : leurs planchers surplombent la terre de plusieurs mètres. Certaines possèdent deux étages : le rez-de-chaussée est abandonné pendant la moitié de l’année (on imagine le nettoyage de printemps). D’autres enfin sont montées sur des radeaux de grands troncs d’arbres. Certaines familles arrivent à Belén à bord de telles embarcations, après les avoir fait remorquer de leurs villages ! En saison sèche, ces maisons reposent sur la terre ferme, se tenant tant bien que mal en équilibre sur leurs barges. Le plancher courbé, les murs tordus, elles semblent prêtes à s’écrouler.
 
Mais le manque d’eau courante pose également un autre problème récurrent : lorsqu’un incendie prend dans ces maisons de bois à la toiture de feuilles de palmier, il est très difficile de l’éteindre. A la fin des années 1980, les flammes ont ravagé 300 maisons du quartier et ont très probablement fait des victimes (la municipalité n’avance aucun chiffre). En 2007 encore, presque la moitié des incendies qu’a connus Iquitos se sont déclarés dans le quartier de Belén. Une trentaine de maisons y sont parties en fumée.

Du côté de la municipalité de Belén, on reconnaît bien volontiers l’ampleur du travail à accomplir pour améliorer les conditions de vie de ses habitants. Une première difficulté, et non des moindres : obtenir la reconnaissance administrative du quartier et la mise en place d'instances politiques. Pour cela, il fallut attendre 1999, soit un siècle après que les premiers habitants se sont installés à Belén ! La municipalité fait depuis cette date beaucoup appel à la générosité des ONG et de l’aide internationale.

Côté eau potable, des crédits espagnols ont déjà permis la construction de deux usines d’eau potable qui alimentent également, grâce à des «bateaux citernes», les zones rurales qui l’entourent. Une autre usine et une extension du réseau serviront bientôt 2000 personnes de plus. Et une aide italienne de 4 millions de dollars va permettre la création d’un réseau d’eau, d'un égout et d'une usine de traitement des eaux usées. Mais ce projet ne couvrira que 8 groupes d’habitations de Belén...
 
Eau, assainissement, combat contre le feu mais aussi voirie, transport, sécurité, santé publique, tous les chantiers d’urbanisme sont à Belén rendus plus difficiles par la nature amphibie du quartier... Peut-on dans de telles conditions construire une qualité de vie au niveau de celle des quartiers de la terre ferme ? Ces questions, d’autres personnes, à l’autre bout du monde, se les posent également. En Hollande, c’est tout un pays qui se prépare à la montée des eaux. Et certains, dans la ville de Dordrecht, pensent qu’il existe d’autres manières d’y répondre que de relever encore plus les digues. En lieu et place d’une friche industrielle, un nouveau quartier doit sortir... des eaux. Maisons sur radeaux flottants, sur pilotis ou avec un rez-de-chaussée inondable, ces «nouvelles» idées sont étudiées en détail. Dans quelques années peut-être de nouveaux habitants emménageront dans ces demeures tout confort. Où en seront alors leurs lointains homologues de Belén, la Venise amazonienne ?

Gwenael,
Les voyageurs de l'eau, 2008
http://aventure.blogs.liberation.fr/eautour_du_monde
Photographie © Les voyageurs de l'eau

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