L’intérêt d’un boulot, c’est aussi (et peut être avant tout) les gens avec qui on travaille, je pense que l’on est globalement tous d’accord avec ça. Au Mali, et partout ailleurs en Afrique de l’Ouest (le reste, je connais pas) dès que l’on t’affecte un véhicule de service pour aller "en brousse", tu as un chauffeur. D’abord c’est obligatoire, et c’est quand même souvent assez pratique. Le truc le plus classique, par exemple, c’est quand tu crèves deux ou trois fois de suite en plein cagnard. Même si tu es capable d'y arriver seul, t’es quand même bien content d’avoir de l’aide, surtout qu’en général c’est le genre de truc qui ne t’arrive pas à Bamako mais forcément dans des coins impossibles et le soir.
Je sais que ça a l’air con de parler des chauffeurs avec qui on a bossé. L’image du toubab expatrié, (forcément dépassé par les événements et énervé) avec son chauffeur rigolard qui passe son temps à le rouler, est encore présente dans l’esprit de pas mal de blancs. Ceux qui ont eu la chance de passer du temps sur le terrain comprendront sûrement mieux. Donc, j’ai eu des chauffeurs. Et je dois dire que je suis plutôt bien tombé car ce sont des amis maintenant. Les tournées en brousse, les véhicules dans la boue ou dans le sable, les bivouacs dans des coins paumés entre deux villages, tout ça crée des liens. Et puis on ne parle pas toujours la langue du pays (sans parler de la langue du coin) et même un bon chauffeur expérimenté peut avoir du mal à demander sa route dans des coins paumés. Même parler trois ou quatre langues au Mali (et c’est courant pour un Malien) ne suffit pas toujours.
Et puis même si, comme moi, vous préferez conduire la majorité du temps, il y a un tas de petits trucs que l’on peut déléguer au chauffeur (qui est maintenant votre compagnon de route) depuis le retrait des fonds à la banque jusqu’au relevé des points au GPS…
Kélé Kélé (de son vrai nom Yehiya Maïga ) est le premier chauffeur avec qui j’ai travaillé au Mali, à l’Office de Développement de l’Elevage de Mopti. Avec lui j’ai parcouru les plaines du Séno, du Gourma, le Delta et j’en passe. Je l’ai connu célibataire, il est maintenant marié avec des enfants, et vient de finir de construire sa maison à Douentza, entre Mopti et Hombori. Il est originaire de Gao, ce n’est pas surprenant quand on s’appelle Maïga et que l’on est Songhaï.
Lassine Ballo (à droite sur la photo) pour mon deuxième séjour au Mali. Il est originaire de Kignan (près de Sikasso). Nous en avons fait des kilomètres depuis janvier 2002! et des régions du Mali! Je crois qu’il n’y a que Kidal (nord-est du Mali) qui manque à notre carnet de bord. Je l’ai connu aussi célibataire avec 3 enfants (ça arrive même à des gens bien) et il est maintenant marié avec 2 enfants (en plus des 3 autres). C’est aussi le "cousin à plaisanterie" de ma fille avec qui il a aligné les parties de cartes et autres lorsqu’elle pouvait m’accompagner sur le terrain.
Quant à Fanta Madi Tounkara (à gauche sur la photo) dit Djakouma, ou le Chat, originaire de la région de Kayes, je l’ai employé non pour moi mais pour des collègues en mission. Grand et sympa, il a toujours un truc à t’apprendre, chasseur initié il en connait beaucoup sur la nature, sur les plantes et leur utilisation. C’est peut être pour ça qu’il est le seul à m’appeler "dogo" (petit) et à ne pas hésiter à se foutre de moi ouvertement quand l’occasion se présente.
Mais il y a une autre dimension dont il faut absolument parler. Avoir un chauffeur avec soi sur la route, c'est aussi avoir un compagnon de discussion avec qui on va apprendre énormément sur le pays où l'on travaille. Je ne peux pas comptabiliser ce que j'ai appris au cours de ces discussions mais "c'est beaucoup dè", (dé, superlatif exclamatif local) et j'espère que l'inverse est aussi vrai. Parler du monde, de son évolution, de la vision que les uns et les autres nous pouvons avoir de notre société, de nos coutumes, des rapports Nord-Sud, pointer du doigt les différences et les interrogations, voilà des souvenirs coupés de fous rires et d'émotions que je conserverai toujours en mémoire.
Comme la grande majorité des chauffeurs au Mali, ils sont toujours prêts à partir sur le terrain, à dormir et manger n’importe où, que ce soit à 4h du matin ou 23h, que ce soit pour un aller-retour Mopti–Bamako–Mopti (1300 km) dans la journée ou la traversée du delta en début de saison sèche quand la route commence à être dégagée, en tout cas, y a pas de problème.
Thierry Helsens, fev. 2009
Toubadou à Bamako
http://mali.blogs.liberation.fr
Photographie © Thierry Helsens
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