A Bamako comme à Lille, Paris ou Tanger, c’était hier la fête du mouton. L’Aïd el kebir. Sauf qu’en Afrique de l’Ouest francophone, on dit « Tabaski ». La Tabaski, c’est une des plus grandes fêtes musulmanes durant laquelle les croyants commémorent la soumission d’Ibrahim, prêt à sacrifier son fils, Ismaël, pour Dieu.
Pour épargner la vie d’Ismaël, Dieu aurait envoyé un mouton par l’intermédiaire de l’archange Gabriel. Et chaque année, en souvenir du geste d’Ibrahim, chaque famille doit sacrifier un mouton ou un bélier en l’égorgeant, couché sur le flanc gauche et la tête tournée vers la Mecque.
Depuis des semaines, les animaux arrivaient de partout, du Fouta sénégalais, du nord du Mali, de la Mauritanie. Un long voyage à pattes, dans les soutes des bus, sur le toit de voitures ou les siège des motos. Après des semaines de réveils au son des bêlements, je m’attendais à entendre une grande clameur monter des rues de Bamako après la prière du matin. Mais non. Comme conscients de leur destinée, les moutons semblaient résignés. Dans les cours des maisons ou en pleine rue, la mise à mort de milliers d’animaux fut plutôt silencieuse. Quelques râles et trésaillements nerveux. Et des flaques de rouge vif devant les portes.
D’ailleurs on ne tue pas que des moutons pendant la fête du mouton. Ceux qui ne peuvent s’en offrir se mettent à plusieurs (jusqu’à sept familles) et s’achètent une vache. L’important, c’est de pouvoir trancher une jugulaire et distribuer des morceaux aux proches et à la famille. Une fois le sang versé, chacun à son poste ! Pendant que les vieux en boubous amidonnés attendent sur des chaises basses, les jambes écartées, que ce soit l’heure de manger, les femmes s’activent en cuisine ou tentent d’accrocher le maximum de perles colorées au bout des tresses de leurs filles. Couteaux et machettes entament les articulations et les chairs. En moins d’une heure, la bête est en morceaux. (Une étape qui m’a fascinée : pour décoller la peau du mouton, on fait un petit trou dans la patte et on souffle pour gonfler l’animal comme un ballon ! ) Les plus jeunes plongent les bras dans des bassines verdâtres. C’est à eux de nettoyer les viscères, de vider les intestins et de rincer la panse. Et c’est à eux de les déguster ensuite !
Rapidement, tout le monde brille au soleil, couvert de bazin coloré, de maquillage et d’eau de cologne. Les plus drôles, ce sont les enfants. Ceux qui ont évité le traditionnel boubou sautent sur les costumes trois pièces ou sur les panoplies de rappeur américain ! Après l’intense matinée, le reste de la journée se passe à table. Chez soi ou à celles des voisins. On ne fait que manger. Manger. Manger. Manger.
Ce matin, dans les rues fatiguées, quelques témoins de la veille : les traits tirés sur les visages après une nuit de fête et les peaux des bêtes qui sèchent au soleil. Et au coin d’une rue, des survivants.
Amélie, 29 novembre 2009
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