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Vie de bureau > Survol de la Mahakam

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Il est tôt.
Engourdi du sommeil décalé des voyageurs,
Passé par le briefing: « In the unlikely event of an emergency»
Vos épaules sanglées sur un dossier de siège,
Vos jambes se serrent, là où elles peuvent,
A la recherche d’interstices.
Puis un plaisir fugitif, vibrations de l’hélice.
L’appareil roule quelques mètres,  s’élève doucement,
Il bascule, se libère, vous emporte, c’est l’envol.
 
L’œil vagabond prend ses repères en cours de montée, 
Retrouve sa géographie perdue à ras de terre :
- La mer plate, sans attrait, couleur d’argile d’un côté,
- De l’autre, Balikpapan, la ville,
Sa raffinerie, son port en estuaire,
Ses collines mangées de quartiers neufs,
Aux couleurs criardes pour nouveaux riches,
Façades incongrues de crème Chantilly…
 
Signe du copilote, « Tout va bien ?»,
Acquiescement du pouce,
Vérification du cap, plein Nord,
Cent quarante noeuds…
Les corps se détendent,
S’installent en routines somnolentes ou studieuses.
Isolés par le casque antibruit,
Les esprits se replient sur eux-mêmes…
 
On passe quelques nuages et des restes d’averses.
En dessous, les brumes chassées par le soleil levant,
S’accrochent, dans le creux des reliefs, à la végétation.
Au dessus, un ciel lourd, chargé encore de mousson.
Les jeux d’ombre renforcent les crêtes, saignées de pistes en latérite.
Ça et là les pentes se structurent en terrasses :
Manioc et  bananiers, on est à l’équateur…
Peu de riz à Bornéo, mais surtout des palmiers,
Pour l’huile…, en concurrence de l’or noir.
Leurs rangées ordonnées oscillent en métronome,
Satisfaisant doublement l’esprit de l’agronome :
« Le désordre sylvestre régresse,
L’ordre économique progresse ! »
 
Population dense sur la bande de la côte.
D’un village sur pilotis dans une anse boueuse.
D’un port de pirogues effilées, fragiles vues d’altitude,
Émergent les bulbes argentés des Mushollas.
En bord de plage, des pièges pour la pêche,
En forme curieuse de pointe de flèche,
Quelques traînées d’écume sur l’eau brune limoneuse
Ou bien au large, où elle s’est éclaircie :
Des hommes partent au labeur,
Certains rentrent de bonne heure…
 
Torches à distance, repères du chef préoccupé.
Toujours au passage, un sourcil se fronce :
« Brillantes aujourd’hui mais un peu enfumées ? »
« Il faudrait en bas, qu’un peu, ils se défoncent ! »
 
Puis voilà, La Mahakam, ses pétroliers, …ses crocodiles,
Ni port de mer, ni de rivière, on arrive à Handil.
Le grand marais, le dédale d’émeraude, s’étendent devant vous.
Sinueux, inextricables, dans et pour tous les sens,
Des grands lobes aquatiques,
D’en bas sur l’eau toujours fantasmatiques,
En survol, de longs et souples enlacements,
Serpents repus, digérant au rythme des marées, 
Les parties amont crues, impénétrables,
Et en aval, autour des bassins d’arbres morts,
Des champs désolés, ruines déforestées…
« Le chant du cygne… 
                               …  des crevettes ! »
 
Le spectacle nautique du delta vous fascine :
Vedettes, cargos, esquifs de toutes tailles :
Barges à fond plat recyclées de la guerre,
Convois de barges charbonnières,
Tirées en ligne, comme des canards,
Par un remorqueur couleur tigre.
Elles descendent  vers les grues en pleine mer,
Qui les déchargeront sur des minéraliers,
Et remonteront, suivies comme les requins,
De « pirogues parasites » chargées de nettoyeurs…
Des « long boats » affairés filent d’un bras à l’autre.
Un bugis majestueux remonte vers Samarinda,
Et croise la carcasse d’un cousin desséché,
Qui meurt abandonné entre deux entrepôts.
 
Quelques canalisations, installations légères,
Au jaune tranchant sur les couleurs des mangroves,
Et l’ocre des rivières.
Un derrick émerge des nipas nipas.
Des camps de production, entre le ciel et l’eau,
Traces temporaires d’un progrès éphémère,
Côtoient des «house boats» décatis,
Ancrés dans des bras en cul de sac,
Et des villages lacustres, lovés en aval du delta. 
Les alluvions ne se sont pas déposées pour rien, 
Au cours des millions d’années, en vain :
« L’homme, en un siècle, en aura épuisé les plaisirs… »
Sacrifice intemporel pour se faire pardonner :
On n’a pas oublié dans  les camps, la mosquée…
 
J’aime, sans vergogne, ces « tours de propriétaire »,
Lorsque la pression sur Java est trop forte.
Je viens me ressourcer, peut-être me rassurer,
Visiter nostalgique un appareil,  connu jeune en d’autres continents,
On a vieilli ensemble… C’était il y a trente ans…
Que comprend-on en douze mille jours de carrière ?
Que laisse-t-on en mille jours de passage météore,
Dans des pays toujours nouveaux :
Des structures de fer, peut-être le souffle de l’esprit.
Au fond de l’hélicoptère, je pense à mon Père …
Il me voyait marin, passant les golfes clairs,
J’ai bourlingué, roulé ma bosse, sur toute la terre,
Avec les mains noires, maculées de cambouis…
 
Retour. Vers le Sud…
Le soleil est toujours sur la droite… !
Il va se coucher au delà de Tangarong,
Là où l’on ne s’aventure jamais,
Où il serait temps d’aller voir le « coeur des ténèbres ».
N’est pas Conrad qui veut…
A nouveau les ombres à terre sont longues,
Révèlent un « Pelangi » (1),
Un arc aux nuances vertes, 
Image de fin d’un jour à saisir, et ne pas oublier.
Moment de paix…
Des kampungs, dans les ravins argileux,
Entre les briqueteries aux toits de pagodes ajourées,
Montent quelques fumées du soir.
 
Arrivera vite la nuit brutale, frustrante, toujours trop tôt,
Qui ne vous laisse jamais un temps de transition,
Vers le royaume des peurs ancestrales,
Enfer, encombrements, stress de la « Capitale »…
 
 
Philippe Armand, juillet 2008.
 
(1) « Pelangi » en Indonésien veut dire « Arc en Ciel »
 

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