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Voici quelques considérations sur les moyens, les acteurs et les méthodes de cet étrange et infernal ballet qui fait vibrer jour et nuit la capitale indonésienne et remplace la discussion dans l’ascenseur sur le climat à Londres, ou les grèves à Paris : la circulation à Jakarta.
 
Tout d’abord bien sûr il y a les voitures, privées et taxis, qui à elles seules déjà, environ 1,5 million, suffiraient à congestionner la ville. Japonaises dans neuf cas sur dix, vitres teintées pour préserver votre intimité, elles sont en général de bon aloi, le standing est important. On rencontre même quelques Porche et Ferrari, qui ont échappé à la confiscation en douane, et se lancent dans des accélérations impressionnantes le week-end sur 50 mètres. La voiture privée est nécessairement avec chauffeur, ce qui leur fait composer une confrérie professionnelle, sans doute une des plus importantes de la ville, après les gardiens et les « pembantus » (aides ménagères), relayant les petites histoires et les rumeurs à la vitesse inversement proportionnelle à celle du trafic. 
 
Ensuite il y a les deux-roues, quelques cyclistes « kamikaze », mais surtout les motocyclettes, environ 2,5 millions, et leur nombre augmente de 10% par an. On y monte jusqu’à cinq (deux adultes et trois enfants), ou on y charge un ou deux mètres cubes de fruits et légumes. Aux heures de migration quotidienne, le flux des motocyclistes libéré par un feu tricolore est un véritable départ de grand prix et tout au long des rues leur flot s’écoule en slalom dantesque, chaotique et rugissant, sur les trottoirs, dans le moindre interstice entre les voitures, apparemment sans trop de casse, ni rayure sur les carrosseries… Premier signe extérieur de la croissance du pays, la motocyclette est le tremplin assuré de l’engorgement définitif de la ville lorsque tout le monde sera assez riche pour passer au « 4-roues ».
 
Il y a aussi l’hybride de deux catégories précédentes, le « Badjaj », taxi pétrolette venu des Indes, sur trois roues pour deux passagers menus. Malheureusement comme les dragons de Komodo, il est aujourd’hui pourchassé (des grands axes), mal adapté au milieu (polluant et moins maniable que la motocyclette), et donc, malgré son habileté légendaire à rouler systématiquement en sens inverse, en voie de disparition. Chaque expatrié s’efforce de prendre un jour un Badjaj pour dire qu’ « Il y a été » et s’entendre répondre suivant la tradition historique : « Voila un brave !»

 
Quatrième catégorie de ce happening permanent, les autobus. Mode de transport populaire par excellence, ou tout simplement par défaut, les plus fréquentés sont les « Kopajas » ou les « Métromini », de taille moyenne, ce qui leur permet de porter l’embouteillage jusque dans les ruelles des quartiers les plus reculés, où leurs receveurs racoleurs, accrochés au portes toujours ouvertes se transforment en guides magiciens, facilitateurs de passage d’un chas d’aiguille à un autre. Avec leurs carrosseries cabossées et leurs couleurs délavées ils portent toujours des noms fièrement affichés sur leur pare-brise, exotiques pour les uns, religieux et ésotériques pour les autres, marques d’attachement plus touchantes que les rappels commerciaux des sponsors modernes  des voiliers de course qui traversent maintenant les mers… Justement à cause de la mondialisation ils ont maintenant une rude concurrence, le « Transjakarta », gris clair métallisé et conditionné, venu de Bogota (Colombie), et proposé sur les grands axes comme la panacée au casse tête de la circulation. Ce nouveau service est en site « propre » et « protégé ». Vrai pour le premier terme car les voies réservées sont consciencieusement balayées chaque nuit par une armée en combinaison orange, en revanche fausse pour le second, puisque quelques mois après la mise en service, la municipalité, effrayée par les protestations des automobilistes devant les embouteillages supplémentaires créés par ces pistes réservées, a cédé « temporairement » ( ?), en acceptant que tout le monde les emprunte…

 
Je ne vous parlerai pas des camions car je ne sais pas dans quelles catégories les mettre : véhicules privés, taxis, autobus, tout cela sans doute un peu à la fois, en tout cas en général en longues caravanes, avec des carburateurs particulièrement mal réglés et des chauffeurs à la Jean Gabin dans la Bête Humaine… 

 
Enfin pour le futur  il y a, comme l’image de l’oiseau Garuda emportant Vishnu, le « monorail », le métro aérien mythique lancé il y a plusieurs années dont on voit de ci de là quelques moitiés de piliers de fer et de béton, toujours en attente de financement et refaisant régulièrement surface… à la une des journaux, comme le « grand tunnel » qui doit traverser un jour Jakarta du nord au sud, en canalisant à la fois la circulation permanente, les eaux sauvages des inondations intermittentes, et les rêves de ses
habitants.
 
Certain ne semble pas y croire : j’ai vu un dimanche une voiture attelée à cheval, avec des enfants hilares, traverser un carrefour…
 
 
Philippe Armand, Djakarta,
Nov 2007
 
 

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