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Livres, films et musiques > Raimon et sa chanson « Al vent »

Le vendredi 8 mai 2009, à 20 heures, l’Université Polytechnique de Valence accueillait le chanteur Raimon en concert. C’est en chemise d’un gris serein que Raimon a soufflé les cinquante bougies de sa chanson Al vent

Raimon est un chanteur considérable. Lorsqu’il était apparu en France, passage magistral à l’Olympia en 1966 qui fut commémoré au même endroit en 2006, Claude Roy avait écrit : « Il dit non parce qu’il a vingt-cinq ans, qu’il est un Catalan d’Espagne, parce qu’il écrit et chante comme on soulage sa colère, et combat l’injustice, et affirme ce qu’on aime, parce qu’il est un poète. Et pas un chanteur dans le vent, mais un homme dans la vie. » À la Fête de l’Humanité de 1974, nous attendions la mort de Franco, il occupait la tête d’affiche avec Leonard Cohen, The Kinks (soit dit en passant, il faut réécouter You really got me, comme ça grince !, les cordes électriques, c’est tout un garage !), Quilapayun et Theodorakis.   En allant à sa rencontre il y a quelques années, je le raconte dans Le Puzzle catalan(toujours en vente dans les bonnes librairies !), je me rendais comme au terme de mon voyage sentimental en Catalogne. Même démarche que si un homme de la pampa était allé frapper en d’autres temps à la porte d’Atahualpa Yupanqui, cet autre pilier d’une autre mémoire collective. J’avais écrit : « Raimon a pour lui d’être vivant et de produire toujours des chansons qui ne prêchent rien d’autre que le temps, l’amour, la lutte pour les droits universels, l’enfance et l’identité, mais mises bout à bout, elles finissent par composer un chant, une durée proprement catalane. 


Une de ses meilleures chansons proclame : « Animal d’espérances et de mémoire/Je n’ai pas voulu être humain d’une autre façon/Je n’ai pas voulu ignorer et me résigner/à être à peu près comme un fauve. » Branches de sa boussole, indicateurs de son itinéraire, ces quatre vers nous rappellent cet autre, d’Éluard, « (…) pour que la nuit ne coupe plus la vie en deux », nuit, nul besoin de préciser laquelle pour Éluard ni laquelle pour Raimon, et qu’une autre chanson du même Raimon évoque : « La nuit,/ qu’elle est longue notre nuit,/la nuit. »   Quand elle a été écrite, Al vent n’avait pas pour fonction première de faire réfléchir ou de faire de l’effet, de faire froncer les sourcils ou de provoquer l’engouement, de faire serrer les poings ou les rangs. Je viens de paraphraser Claude Roy, à nouveau lui, laudateur pédagogue des arts, s’exprimant sur une oeuvre de Fernand Léger, cet autre obstiné, Les Constructeurs.


Quand elle a été écrite, Al vent n’était apparemment qu’un épanchement d’une sensation amassée… Retournons cinquante ans en arrière, dans l’ombre d’un jeune homme de dix-huit ans. C’est un jour ordinaire. Aussitôt descendu d’une Vespa qui vient de rouler quarante kilomètres entre Xàtiva, la ville natale, et Valence, la ville des études, il prend spontanément la plume. Avec trois pages de Bachelard et un bout de neurosciences, on sait, si on ne l’a pas expérimenté soi-même, ce que peut provoquer la dynamique de l’air sur l’imagination. Ici, le jeune homme griffonne un texte apparemment banal à son commencement: « Au vent/la face au vent/le cœur au vent/les mains au vent/les yeux au vent/au vent du monde./(…) ». La suite l’est moins dans le contexte de l’époque. Le jeune homme arrache les images que lui propose la réalité, mais le plus frappant est la simplicité qui demeure comme dans quelque grand poème court de Guillevic ou de Tortel : « Et tous/gonflés de nuit/cherchant le jour/ (…) ». Le jeune homme qui se voyait déjà en honorable professeur de lettres sera, pour avoir « cherché le jour », le chanteur obstiné en chemise rouge un après-midi de Barcelone, ou en chemise grise un soir de Valence.


Toux ceux qui comme lui « cherchaient le jour » l’entendirent parce qu’à l’excès de mort répond l’excès de vie. Et voilà comment une chanson cristallise. Depuis un petit bar de Valence… On songe à la rencontre entre La Montagne de Ferrat et la France de la fin du monde rural. Raimon en a écrit quelques autres qui ont opéré à l’identique, et qui sont reprises constamment par les publics d’âges hétérogènes : par exemple, Diguem no (Disons non), chant de révolte, ou Com un puny (Comme un poing), chant d’amour.   Dans la video proposée ci-dessous, un concert ancien, on voit passer les visages de Pete Seeger, Paco Ibañez, Michel Portal, Joan Manuel Serrat, Daniel Viglietti, etc.  

 

Llibert Tarrago, Valence, mai 2009

Extraits de http://tarrago.blog.lemonde.fr

 

 

 

 

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