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Des lieux vus > Barcelona, Badalona

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Que savais-je de cette ville où je venais d’entrer seulement pour la troisième fois en plusieurs années d’enquêtes menées, et de désirs assouvis, à travers le pays ? Lui prête-t-on moins d’attention pour cause de proximité phonétique ? Barcelona, Badalona, l’inconnu est tenté de les habiller dans la même chemise… Pour cause de proximité géographique aussi ? En fin de compte, seul un fleuve menu les séparent.
 
Je me souviens, au loin du loin, que le mot Badalona émergeait assez souvent en lettres de feu sur le papier pelure du Mundo Obrero clandestin, au chapitre des « luchas obreras », pour qu’un enfant encore dans l’innocence le remarquât. Justifiant par avance cette présence dans le journal du PCE, j’ai raconté l’autre semaine le monde ancien d’usines, le frottement des sandales dans la poussière, et les sueurs des hommes au travail. J’avais oublié la répression franquiste et les syndicats verticaux, les clandestines Commissions Ouvrières. Historiquement, il n’est de classe ouvrière concentrée sans hommes déplacés. Ici les Andalous, venus par bataillons dans les années cinquante et soixante au plus fort de l’industrialisation. C’est cette Badalona en « mantilla y baratina » (références à la mantille andalouse et au couvre-chef traditionnel catalan) que chante Joan-Manuel Serrat dans Que bonito es Badalona.
 

J’en avais fini avec l’anis et les olives farcies au poivron rouge. Sous la tonnelle, je regardai toutes ces mères aimantées à leur progéniture, j’aurais bien aimé que le hourvari cessât un moment, mais, si près du rivage, je risquai le bain de mer forcé. Mères permissives, mères de lait contre vents et marées… Il n’est de chant plus proche de l’âme que celui des mères exilées. Miguel Poveda entendit tellement la sienne dans le petit appartement de Badalona ! Nous nous étions rencontrés inopinément un soir sur le pavé de la place du Capitole, et, dans la nuit toulousaine, l’étoile mondiale du « canto » flamenco, parlait de ces graines inoculées sans qu’au début il y prît garde. Je le dis maintenant, après chacun de ses concerts, on ressent toujours l’envie d’embrasser le monde, que ce soit après un « concert-mantilla » ou bien un « concert-baratina », car Poveda chante aussi de grands textes de poètes catalans.
 

Les familles jouaient dans le sable, de chaque côté du pont du Pétrole. Poussez vous, que la mémoire passe ! C’est le frère de l’ancien, propre comme un sou neuf, et dédié au souvenir des lourds pétroliers qui venaient se ranger au bout du bras de fer avancé de deux-cent-cinquante mètres dans la mer. Ils s’ouvraient, et leur charge coulait jusqu’aux énormes dépôts de la Campsa, situés entre mer et chemin de fer. Je m’adressai à un homme en Imperio, le marcel espagnol. Il était chaussé de charentaises fort déplacées en cet endroit et à cette heure du jour. Sur une bicyclette lui aussi, il regardait la mer sans ciller depuis un long moment. Tout personnage à l’arrêt devant un paysage est naturellement en état de répondre à des questions. Et mains qui ont travaillé transportent des histoires ! À une époque, lorsque la fabrique lâchait les fonds de cuves dans la mer, les Badalonais comme lui se baignaient dans la couleur et l’odeur de l’anis. Nous conversâmes, le temps se comportait en ami, puis je dégustai l’omelette de pommes de terre serrée dans le pain à la tomate.
 

Il me restait encore quelques centaines de mètres à parcourir avant d’atteindre le coeur de Badalona. Plus d’homme en Imperio et charentaises vers les trois rochers, mais on apercevait encore le logo de l’homme-singe. Tandis que j’écris ces lignes, voici que, devant la fenêtre de la pièce éclate un air d’accordéon, celui de mon voisin Antonio, et qu’il entre, et qu’il me distrait de mon projet d’écrire la légende de l’Anis del Mono. Je commençais ainsi : « C’est une étonnante étiquette. Un homme-singe au visage ressemblant fort à celui de Darwin est au centre. On dit que le créateur de la fabrique en 1870, Vicenç Bosch, avait lu L’Origine des espèces, paru en 1859. » Après tout, pourquoi raconter la suite? Je retournai donc à cette chronique. Elle était provisoirement arrêtée à : « Je n’ai jamais vu tomber une bouteille d’Anis del Mono des mains de quiconque. » Je poursuivis: “Le verre est taillé…” La bouteille est sur le bureau, et il est bientôt 20,00. Je fais une pause. Le liquide transparent tombe aussitôt dans le verre.
 
Llibert Tarrago à Badalona, Mai 2009
Extrait http://tarrago.blog.lemonde.fr
Photographie © Llibert Tarrago
(A lire également l'article sur l'Anis del Mono)

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Commentaires

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