Étais-je bien entré dans Badalona à hauteur de l’usine Anis del Mono (Anis du Singe)? A priori, oui. Que je dise à présent que j’avais dû parcourir seulement cinq ou six kilomètres, et que, si j’en avais croisé seulement trois sur mon chemin de côte, les cyclistes étaient désormais en grand nombre. J’avais craint de trouver la tonnelle du « xiringuito » bondée, mais n’anticipons pas.
Je n’ai jamais vu tomber une bouteille d’Anis del Mono des mains de quiconque. Le verre est taillé en biseau jusqu’au col. Imaginons l’objet en version géante. Avec la multiplication des prises, le moindre Edlinger grimperait jusqu’au sommet en trois secondes. Mais on peut prendre la bouteille d’Anis del Mono sous d’autres angles. Par exemple, sous celui de la coquetterie typographique : une faute persiste depuis 1870 sur l’étiquette, — 1870 est l’année de la création du breuvage —, et elle n’a jamais été réparée au prétexte qu’il faudrait déposer à nouveau la marque, une opération qui s’avère toujours délicate. « Destillación » (en castillan) apparaît avec un évident « l » de trop au-dessus du blason.
C’est sous l’angle de l’art que le précieux Anis del Mono conquit ses titres nobiliaires après avoir gagné l’engouement populaire. On doute que la bouteille inspirât seulement Picasso parce qu’il s’agissait, dit-on, de sa boisson favorite. Le peintre « rencontra » le verre palissé d’obliques et de losanges, donc des formes préexistantes, dans la période où il découpe en facettes le visage de Fernande ou un pot sur une table, et cela donne notamment Bouteille d’Anis del Mono, de 1909. C’est quand, « arrivé à une phase cruciale de son cubisme, — la première fragmentation de la forme en facettes —, il décida d’aller se ressourcer chez son ami Pallarès [à Horta de Sant Joan]. » (Dictionnaire Picasso, Pierre Daix. Voir aussi Les Trottoirs de Barcelone, chroniques Picasso à Horta du 17 octobre 2008, et Picasso à Horta du 24 octobre 2008).
Picasso fut inspiré en d’autres occasions, ainsi que Juan Gris, Salvador Dalí, et quelques autres géants de la peinture, par cette bouteille créée à Badalona. Car c’était bien dans Badalona que j’avais desserré les cale-pieds de la Dahon, et que j’observai l’homme-singe serré dans son logo.
Ma faim était incommunicable. Comme on le dit à Lyon, « C’est pas les belles paroles qui font cuire la soupe. » Sous la tonnelle du « xiringuito », je la calmai d’un anis et de quelques olives farcies. Je déplierais plus tard, sous le pont du Pétrole, curieuse rampe s’avançant dans la mer, le petit carré de toile où une omelette de pommes de terre dormait serrée dans un étau de pain huilé, salé et frotté à la tomate, ce constituant de l’ADN catalan.
Llibert Tarrago à Badalona, Mai 2009
Extrait http://tarrago.blog.lemonde.fr
Photographie © Llibert Tarrago
(A lire également l'article sur Badalona)
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