Dans Le Crève-coeur, Louis Aragon a donné à l’un des poèmes le nom de « Santa Espina ». Il s’agit du titre d’une sardane considérée par les Catalans, depuis la Guerre civile espagnole, comme leur deuxième hymne national, après Els Segadors. La Santa Espina fut interdite sous le régime du général Franco.
Le poème est de 1940, et, pour tout savoir sur les raisons et les circonstances de sa création, entrez dans cette page passionnante (en français) de l’Université allemande de Münster : http://www.uni-muenster.de/LouisAragon/artikel/espina_f.htm
En attendant, voici le poème de Louis Aragon :
Je me souviens d’un air qu’on ne pouvait entendre
Sans que le coeur battît et le sang fût en feu
Sans que le feu reprît comme un coeur sous la cendre
Et l’on savait enfin pourquoi le ciel est bleu
Je me souviens d’un air pareil à l’air du large
D’un air pareil au cri des oiseaux migrateurs
Un air dont le sanglot semble porter en marge
La revanche de sel des mers sur leurs dompteurs
Je me souviens d’un air que l’on sifflait dans l’ombre
Dans les temps sans soleils ni chevaliers errants
Quand l’Espagne pleurait et dans les catacombes
Rêvait un peuple pur à la mort des tyrans
Il portait dans son nom les épines sacrées
Qui font au front d’un dieu ses larmes de couleur
Et le chant dans la chair comme une barque ancrée
Ravivait sa blessure et rouvrait sa douleur
Personne n’eût osé lui donner des paroles
À cet air fredonnant tous les mots interdits
Univers ravagé d’anciennes véroles
Il était ton espoir et tes quatre jeudis
Je cherche vainement ses phrases déchirantes
Mais la terre n’a plus que des pleurs d’opéra
Il manque au souvenir de ses eaux murmurantes
L’appel de source en source au soir des ténoras (1)
Ô Sainte Épine ô Sainte Épine recommence
On t’écoutait debout jadis t’en souviens-tu
Qui saurait aujourd’hui renouer ta romance
Rendre la voix aux bois chanteurs qui se sont tus
Je veux croire qu’il est encore des musiques
Au coeur mystérieux du pays que voilà
Les muets parleront et les paralytiques
Marcheront un beau jour au son de la cobla
Et l’on verra tomber du front du Fils de l’Homme
La couronne de sang symbole du malheur
Et l’Homme chantera tout haut cette fois comme
Si la vie était belle et l’aubépine en fleurs.
(1) La « tenora » est un instrument de musique à vent de la famille des hautbois. Cet instrument fait partie de la « cobla », l’ensemble de douze musiciens dont le rôle principal est d’accompagner la sardane, encore qu’il existe un répertoire joué en concert. Parmi les curiosités de la « cobla », figure la contrebasse à trois cordes et le « flaviol », apparenté à la flûte à bec et au flageolet. Pour les musiciens et les amateurs de musique, je signale l’ouvrage de Max Havart publié en 1999 par l’Institut catalan de recherche en Sciences Sociales (Université de Perpignan) : Cobles, Sardanes, Danses, Musiques Catalanes.
Llibert Tarragó
Extrait de l'article publié sur http://tarrago.blog.lemonde.fr
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