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La semaine dernière, j'ai vu le film "Indigènes" de Rachid Bouchareb. J'ai tellement aimé que des scènes raisonnent encore dans ma mémoire. En particulier une, qui pourrait sembler anodine : lorsque Saïd (Djamel Debouze) s'approche d'un joueur de flûte en bois (en Egypte, elle s'appelle "Mazmar"). Il écoute une mélodie qui lui rappelle son pays et s'exclame "Allah ! Allah !" et il accompagne le joueur en chantant.

J'ai vécu cette scène avec beaucoup d'émotions, car cela m'a rappelé le rapport qu'ont les égyptiens avec la musique. Lorsqu'ils sont en groupe, ils peuvent chanter des heures en s'accompagnant d'un tambour ("tabla") et de petites castagnettes qu'ils font tourner de main en main. L'assistance frappe des mains, vigoureusement, parfois les femmes font entendre le "zarlouta", un cri difficilement imitable. A chaque fois, ces instants font ressurgir des souvenirs, et c'est l'occasion pour chacun de laisser éclater sa joie. Je suis très sensible à ces moments. Bien que je ne puisse pas chanter, ni même comprendre les paroles dans l'instant, le rythme est entrainant, les voix saisissantes, la joie est ravivée par chacun. Alors on se met à danser en ondulant le bassin. Je m'aperçois aujourd'hui que je comprend combien un homme peut-être touché par une musique, pour l'avoir vécu un peu avec eux.

J'ai commencé à apprendre les paroles d'une chanson d'Amr Diab (dialecte égyptien). Je ne suis pas capable de la chanter, mais évoquer seulement les paroles devant un égyptien retient subitement toute son attention, ses yeux pétillent de bonheur à l'évocation de souvenirs chers. Un peu comme d'appeler quelqu'un par son nom, ici, chanter, ou rappeler des paroles, c'est évoquer une identité de groupe.

Un jour, j'avais accompagné Mina à l'opéra, une première pour lui. Il avait beaucoup apprécié (voilà plusieurs mois qu'il formait son oreille à la musique classique), mais il m'a dit : "Tu ne peux pas imaginer comme écouter cette musique est étrange pour nous, égyptiens". J'ai eu l'occasion de le découvrir à mes dépends ! De retour chez ses parents, Mina me demande de chanter un air d'opéra. Comme j'en connais peu, je choisis l'Ave maria de Shubert. A la première phrase, des éclats de rire. A la seconde, c'est vraiment trop, ils s'étouffent de rire, je suis obligée de m'arrêter ! Ils n'avaient jamais rien entendu de pareil... !
 
Claire Hoddé, Le Caire, juin 2009
http://www.claireocaire.fr

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