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Livres, films et musiques > Lettrés d'Alexandrie

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Lors de mes séjours à Alexandrie, je n’ai pas retrouvé la ville mythique dont je rêvais. Quelques ruines dispersées à droite à gauche, les formidables catacombes de Kom El Chougafa, un peu de farniente sur les gradins de l’Odéon romain en attendant le train du retour au Caire, et les photos sous-marines des Apollons vêtus de coquillages qui vous regardent avec des yeux de noyés. Ces témoins restent muets devant la cacophonie d’une ville de 5 millions d’habitants.Je ne sais pas pourquoi je m’imaginais Alexandrie comme une charmante bourgade de bord de mer, où je marcherais sans peine du musée à la bibliothèque, bercée par le bruit des vagues. En réalité, la mer n’est accessible qu’au prix d’une périlleuse traversée de la Corniche, ou voie rapide livrée aux fous du volant.
 
A la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, le seul souvenir de l’ancienne figure sous la forme d’une page de manuscrit roussie. Et encore, il ne s’agit que d’un fac-similé. Cinq cent mille rouleaux réduits en cendres. On avait dû apercevoir l’incendie de très loin. Comment se fait-il qu’on en sache si peu sur cet événement majeur ? Y a-t-il eu un seul ou plusieurs incendies ? Tous les manuscrits ont–ils réellement brûlé ? Et si certains, les plus précieux avaient été transportés en un lieu sûr, une grotte en plein désert, par exemple, où ils attendraient d’être exhumés, bien au sec, comme de sages momies qui se mettraient à parler ?
 
En 300 avant JC, cinq cent mille rouleaux, l’équivalent de cent mille ouvrages, étaient mis à la disposition des savants et des chercheurs dans la bibliothèque et le « musée », académie des sciences de l’époque. S’y côtoyaient philosophes astronomes, mathématiciens géographes, poètes philologues, traducteurs, et « chasseurs de livres » chargés par les Ptolémées d’acheter à prix d’or ou de s’emparer par force de tous les manuscrits précieux qui leur tombaient sous la main. Souci de préserver le patrimoine de l’humanité ou désir fou de surpasser Athènes, capitale culturelle de l’Antiquité ? Peu importe : y eut-il beaucoup de périodes de l’Histoire où les livres avaient plus de prix que le pouvoir économique ou politique ?

Des personnages illustres qui longèrent la corniche entre la bibliothèque et le phare d’Alexandrie, je voudrais retenir trois noms : Callimaque, Eratosthène et Démétrios de Phalère.
 
Callimaque, poète de renom, originaire de Libye, exerce la charge de bibliothécaire. Il établit le premier inventaire des œuvres conservées à la bibliothèque, les authentifie, les classe par genre et par auteur, en constitue un catalogue long de cent vingt rouleaux de papyrus. Un travail d’érudition considérable, ô combien fastidieux pour un poète. Je l’imagine pointilleux, acharné au travail, un peu amer, déchiré entre sa conscience professionnelle et le désir de se ménager un espace de création pour ses propres œuvres. Peut-être trouvait-il l’inspiration en humant l’air de la mer intérieure, comme on nommait alors la Méditerranée.
 
Eratosthène, géographe, grand lecteur et voyageur, calcule la circonférence de la Terre en mesurant la différence d’inclinaison des rayons du soleil le même jour à la même heure, à Alexandrie et à Assouan. Au solstice d’été, le soleil tombe verticalement dans le puits d’Assouan. A Alexandrie, l’ombre de l’obélisque permet de calculer l’angle qui représente 1/50ème de la circonférence terrestre. La distance entre Alexandrie et  Assouan étant connue à l’époque, il suffisait de la multiplier par 50 pour obtenir environ quarante mille kilomètres. Bravo Eratosthène ! Vous n’avez pas saisi ? Moi non plus. Mon fils Pierre m’a promis de m’expliquer : « c’est une simple histoire de trigonométrie, dit-il, mais il fallait déjà supposer que la terre était ronde ». A l’époque, la terre habitée était entourée d’un océan et composée de trois continents, l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; ils n’avaient donc pas encore contemplé les paysages argentins, si vastes que l’on voit l’horizon se courber. Mais ils avaient observé les bateaux dont on aperçoit encore les voiles à l’horizon, quand la coque a déjà disparu.

Du troisième personnage, Démétrios de Phalère, proche conseiller de Ptolémée 1er  et héritier d’Aristote, fondateur du musée et de la bibliothèque, je voudrais retenir cette histoire extraordinaire : au début du 3ème siècle avant JC, soixante-douze traducteurs se seraient réunis sur l’île de Pharos pour traduire en grec les cinq premiers livres de la Bible. Un document du siècle suivant retrace l’événement : Démétrios leur fit franchir la jetée de sept stades qui conduit à l’île de Pharos et les réunit dans un local préparé près de la plage, magnifique séjour entouré de silence, et les invita à exécuter le travail de la traduction, tout le nécessaire leur étant assuré. Ils procédèrent au travail en se mettant d’accord entre eux sur chaque point par confrontation. Du texte résultant de leur accord, Démétrios faisait alors dresser une copie.
 
Voilà, c’était au temps où on avait le temps, c’était au temps où les lettrés, les savants, les traducteurs étaient traités comme des princes, c’était au temps où la religion pouvait être sujet d’étude et non de déchirement.
 
Bénédicte Saouter
Le Caire, mai 2009
Photographie : @ Bénédicte Saouter

http://pietonnecairote.wordpress.com
 

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