N’allez pas croire que les pratiques chamanistes sont réservées à des gens sans culture, paysans mal dégrossis ou bonnes femmes superstitieuses. Voici l'histoire de ChongHo, mon partenaire de course à pied, 35 ans, diplômé d’une des meilleures universités du pays, trilingue coréen-anglais-russe, et promis à un bel avenir dans un organisme gouvernemental. Certes, il a été marqué très jeune par la vie : à sa naissance, sa mère l’a « vendu » aux esprits de la montagne pour assurer une protection maximale à…son fils aîné.
Mais écoutez plutôt la suite : Il y a une paire d’années, ChongHo faisait ses débuts dans une agence régionale à taille humaine. On s’y entendait bien, malgré la mauvaise humeur persistante du chef. On savait qu’il souffrait d’un mauvais cancer, mais comme il ne s’en plaignait pas ouvertement, personne n’osait aborder le sujet. La veille du long week-end de Noël, ChongHo a pourtant senti que le chef aurait souhaité partager ses idées sombres avec un collègue…mais vous savez bien, une veille de Noël, on a tant à faire…3 jours de repos en perspective, c’est tellement inespéré, on ne va pas gâcher ça. Au retour du long week-end, ChongHo arrive le premier à l’agence. Bizarrement, la porte d’entrée n’est pas verrouillée…il pénètre dans les locaux, un peu inquiet. Et découvre le chef pendu dans le local du matériel. Evidement sous le choc, les employés hésitent à reprendre le travail dans cet environnement brusquement maudit. Il est donc décidé de faire appel à une chamane pour pratiquer les rituels d’exorcisme qui s’imposent.
La voilà : une femme normale au premier abord. Les employés s’assoient par terre, attendent avec quelque curiosité que débute la cérémonie. Soudain, d’une voix changée, la chamane s’adresse à chacun d’eux comme à une vieille connaissance. ChongHo est tout d’un coup remué par ce qu’elle lui dit, par sa clairvoyance, comment sait-elle tout cela de moi, des méandres de mon coeur ? L’esprit du mort revient par sa bouche et se plaint amèrement du peu d’attention que ses collègues lui ont accordé. Chants et danses se succèdent, et puis la chamane se dirige vers l’escalier pour montrer à l’esprit le chemin de la sortie, là-haut, sur le toit. Les employés se lèvent, la suivent docilement…la porte donnant accès à la terrasse s’ouvre brusquement sous l’effet d’un vent violent…mais quoi, il faisait parfaitement beau il y a quelques heures, et maintenant…c’est un tourbillon de neige qui enveloppe la chamane comme si l’esprit ne se détachait d’elle qu’avec colère !
ChongHo, parmi les autres, reste saisi par le spectacle, transi peut-être et certainement bouleversé. Oui, c’est vrai, le poids qu’ils avaient sur la conscience, ce remords, cette angoisse d’avoir failli…oui, tout cela semble s’être envolé aussi avec la bourrasque…
Agnes Joly
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