Toutes les portes de la Cité étaient loin d’avoir la même fonction et le nom de « porte » donné à certains bâtiments est fort déroutant. Cela tient au fait que la plage de sens que recouvre l’idéogramme que traduit ce mot est beaucoup plus étendue en chinois que dans les langues occidentales, où il désigne une ouverture soit dans un mur permettant la communication entre intérieur et extérieur, soit le panneau mobile permettant d’obturer la baie créée par la porte.
Or il existe dans la Cité d’énormes bâtiments, véritables édifices, qui reçoivent le nom de « porte ». Tai He Men par exemple, la porte Tai He, représente une surface couverte de 1300 m². Il faudra donc aller chercher dans les dictionnaires la raison de cette extension de sens faisant l’ouverture d’un bâtiment entier.
Le caractère men 門, dont la forme classique évoque un peu à la manière des portes de saloon, les deux vantaux d’une porte, signifie en effet bien plus qu’une porte. L’arbre de signification se déploie aussi autour de l’idée d’un rassemblement de personnes avec des sens divers, famille, maison, clan, groupe, école, puis par métonymie : doctrine, spécialité, matière, etc. Combiné par exemple avec l’idéogramme être humain 人ren2 , il forme un binôme, men2 ren2 門人, qui peut tout aussi bien désigner un « portier » que des « disciples ».
Il existe une extension de sens de caractère « porte » qui peut apporter un autre éclairage pour expliquer son emploi dans la dénomination de si grands édifices. Pour marquer le pluriel, on peut ajouter le son men. A l’écrit, le caractère deviendra celui de la porte accompagné à sa gauche du caractère de l’homme 們. Pourquoi est-ce que c’est le mot porte qui a été choisi pour marquer le pluriel ? Sans doute, parce que la porte, fonctionnant comme un goulot d’étranglement, est toujours l’endroit d’un embouteillage, le lieu où une multitude, freinée, voire immobilisée, fait nombre de la manière la plus évidente qui soit. Cette association d’idées, spécifique à l’esprit chinois, explique comment il a pu paraître naturel aux concepteurs de la Cité Interdite d’appeler « porte » des bâtiments assez vastes pour contenir des foules entières.
Je ne sais pas si l’ « étymologie » officielle chinoise explique ainsi la formation de ce caractère marquant le pluriel et le lien avec les portes de la Cité Interdite. En tous cas, les arguments de Cyrille Javary, dans l’ouvrage écrit avec Charles Chauderlot, sur la Cité Interdite, restent totalement plausibles et permettent de mieux comprendre la logique de la constitution de ceux caractères, 門 et 們, porte et pluriel.
Charles Chauderlot et Cyrille Javary, La Cité Interdite, Le Dedans dévoilé, Editions du Rouergue, 2004,
Silouane, mars 2009
http://silouane.blog.lemonde.fr
Photographie © Silouane
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