Les portraits d’habitants d’un pays, accompagnés d’interviews, apportent souvent plus de lumières qu’un essai. Les thèses peuvent s’orienter avec la force du vent et les chiffres se tordre dans le sens souhaité. Les gens par leur vécu et leur transformation racontent leur société. Frédéric Bobin, et Wang Zhe, du journal Le Monde, dans « Pékin en mouvement », paru aux Editions Autrement en 2005, brossent le portrait de 21 Pékinois.
Les pages décrivent le bouleversement de la ville qui a vu disparaître l’immense majorité de ses quartiers traditionnels pour un Pékin qui se veut moderne. Les auteurs soulignent que la mutation est pilotée par l’Etat omnipotent et que « les décisions politiques sont prises par des bureaucrates dont le rêve de grandeur politique se double désormais de l’appât du gain ».
Toute une galerie de personnages diverses parlera de son Pékin, d’un architecte rentré au pays à l’écrivain Xu Xing en passant par des mingong, des promoteurs immobiliers, une libraire, un gérant de bar ou encore un directeur d’école.
A la fin de la lecture, on se rend compte que le livre reflète bien l’aventure de la capitale ces 20 dernières années. Après un enlaidissement et un massacre des quartiers traditionnels, un sursaut a eu lieu pour éviter de remplir Pékin de barres de HLM et lui donner un aspect plus agréable. Si la capitale na pas encore réussi le saut vers une architecture moderne comme pourrait se targuer une ville comme Sydney, une amélioration est indéniable, comme le note le célèbre couple de promoteurs Pan Shiyi et Zhang Xin : « Jusqu’à l’émergence, d’un marché immobilier dans les années 1997-1998. Les promoteurs chinois ne souciaient guère des formes, du design. Mais depuis quel changement ! Ils ont aujourd’hui une attitude très progressiste. Comme ils cherchent à engager les meilleurs architectes internationaux. Ils veulent du nouveau, de l’avant-garde, du jamais vu, du jamais fait. En l’espace de quelques années, la qualité des construction à Pékin s’est considérablement améliorée. » Malheureusement, le désordre nuit à un développement homogène et réfléchi comme le souligne un architecte : « Le gouvernement central a cédé trop de pouvoir aux autorités locales afin de libérer les énergies économiques. A Pékin, la mairie ne contrôle pas tout ce que font les districts. D’où cette difficulté : on manque de vision globale, de stratégie d’ensemble. »
Le retour vers la culture chinoise est un chemin ardu et emprunté par peu de Chinois. Dans la partie « Les soubresauts de la tradition », les auteurs expliquent que les nouveaux riches, une fois soulagés des contingences matérielles, sont désormais disponibles pour des interrogations plus existentielles, beaucoup se tournent vers la tradition chinoise. Pour autant, il ne faut pas croire que ce soit simple. Le propre fils de l’écrivain Lao She, Shu Yi, a lancé une fondation pour faire revivre la culture chinoise mais celle-ci vivote et il reconnaît que la société est « davantage obsédée par les MBA que par les Entretiens de Confucius… Dans leur écrasante majorité, les Chinois restent fascinés par tout ce qui vient de l’étranger, et notre propre culture reste très mal connue. Même les séries (télévisées) prétendument historiques malmènent la vérité de l’histoire chinoise…Aujourd’hui, les étrangers achètent avec passion du mobilier Qing ou Ming tandis que les Chinois se précipitent sur les sofas Ikea. A long terme, cette perte de mémoire est une très mauvaise chose car les gens deviennent superficiels, facilement irritables, ils n’ont plus le cœur à se poser. » Un moine taoïste prétend que pour parfaire ses connaissances taoïstes, il faut aller aux Etats-Unis. Les grands maîtres ne sont plus en Chine ; à l’étranger, la culture chinoise se porte de mieux en mieux. Trois millions de mingong se trouvent à Pékin et un directeur d’écoles accueillant leurs enfants, exclus du système, expliquent toutes les difficultés pour leur donner un enseignement.
Enfin, l’écrivain Xu Xing ne mâche pas ses mots pour expliquer l’urbanisation sauvage : « Beaucoup de fonctionnaires qui sont aux commandes sont incultes ou mal éduqués. Leur obsession est de se précipiter dans l’urbanisation pour renvoyer au monde l’impression que la Chine s’est modernisée. Et puis, il y a la pression des promoteurs immobiliers, que le gouvernement contrôle mal. Eux aussi sont des incultes, nouveaux riches sans éducation. Ces fonctionnaires et promoteurs s’entendent bien entre eux. Dans certains cas, c’est un peu comme la Mafia italienne. Notre monde est devenu fou ».
Un ouvrage vivant à lire pour voir la transformation de Pékin, de la nouvelle liberté d’expression dans les arts, comme le reconnaît un peintre revenu d’exil, aux tâtonnements à la recherche d’un Pékin plus agréable.
Silouane,
http://silouane.blog.lemonde.fr
Photographie © Silouane
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