Au cimetière de la Recoleta on vous raconte les histoires les plus incroyables pour vous ouvrir l’appétit avant de vous amener dans l’allée étroite du caveau de la famille Duarte, où repose Evita. En rouvrant un cercueil il y a quelques années, par exemple, on aurait retrouvé des griffures à l’intérieur du couvercle, suggérant que la jeune fille ensevelie, l’avait été trop rapidement…
Ce ne fut pas le cas d’Eva Peron, que les meilleurs spécialistes mirent trois ans à embaumer, après sa mort en 1952 ! Mais l’histoire des pérégrinations du corps de la « Sainte des Descamisados », mérite toujours les longues et savoureuses explications des guides les plus agnostiques.
Juan Peron avait prévu de construire pour elle un mausolée, plus grand que la Statue de la Liberté. Il n’eut pas le temps de l’achever avant de partir en exil à Madrid en 1955. La junte, qui lui succéda, décida de bannir tous les souvenirs du Péronisme, et fut bien encombrée du cadavre, tout juste embaumé, d’Evita, qui risquait de nourrir le culte des nostalgiques de cet inclassable régime, qui conservait la ferveur incontestable du peuple.
Apres l’avoir dissimulé d’abord dans plusieurs casernes, on fit des copies en cire du corps pour brouiller les pistes, puis il fut enseveli secrètement, et sous un faux nom, dans la crypte d’une église milanaise. En 1971, Peron récupéra, avec l’autorisation des autorités argentines, le cercueil en Espagne, mais l’y laissa quand il rentrât à Buenos Aires, pour mener sa dernière campagne présidentielle en 1973, avec sa troisième femme, Isabel. Il ne survécut que quelques mois à son élection de 1974, et Isabel, alors Vice Présidente, décida d’organiser le retour définitif des restes d’Evita au cimetière de la Recoleta, celui de la haute société de la capitale argentine dans le caveau de sa famille paternelle, les Duarte, deux cercles dans lesquels la jeune femme, pourtant célèbre, n’avait jamais été reconnue. Le guide ajoute alors, avec des yeux gourmands, que ce jour-là, le corps était aussi beau que lors de son vivant, mais qu’il avait été mutilé à coup de marteau et que l’on mentionnait aussi, à voix basse, des actes de nécrophilie…
Qui donc était cette femme, dont la plus grande angoisse, « d’être oubliée », a été largement conjurée, mais laisse tant de fantasmes et d’opinions tranchées derrière elle ? Une midinette brune, qui s’était teinte en blonde pour ressembler à une de ses actrices préférées, une sainte, « Notre Dame de l’Espérance », que le Vatican a refusé de béatifier, une intrigante qui a monnayé ses charmes jusqu’aux plus hautes marches de la société, une féministe convaincue qui fit accorder le droit de vote aux femmes de son pays, une extravagante croqueuse de diamants et de robes de haute couture, une égérie du nazisme vexée de ne pas être reçue à Buckingham, une nationaliste convaincue au service fidèle des projets politiques de son mari… « Les êtres humains sont pleins de contradictions et un labyrinthe de complexités. Ils ressemblent rarement à leur portrait dressé dans les comédies musicales d’Hollywood …» commente à son propos Tomas Eloy Martinez. (1)
« De chaque année de mon enfance j’ai conservé la mémoire d’une injustice qui m’a pousse à la rébellion» (2) : Elle quitte à 15 ans Junin une petite ville de 30000 habitants, où elle a passé sa jeunesse, pour Buenos Aires, peut-être comme le prétend la légende dans la voiture d’un danseur de Tango, mais à coup sûr avec l’envie de prendre sa revanche sur la vie médiocre qu’elle a menée jusque là, et sur l’oligarchie, dont elle est l’enfant illégitime.
A 24 ans, elle est déjà une célèbre actrice de radio, lorsque la mobilisation médiatique autour du tremblement de terre de San Juan, lui permet de rencontrer le Colonel Juan Peron. Il a deux fois son âge, c’est un ministre qui monte sur la scène politique argentine du milieu des années quarante, où les secousses des déchirements mondiaux de l’autre hémisphère sont vécues comme des opportunités économiques et des exemples idéalisés de nationalisme régénérateur. Elle devient sa maîtresse, c’est classique, mais plus tard sa deuxième femme, ce qui ne s’était jamais vu dans la bonne société. Ils s’aimaient donc…
Son rôle véritable dans l’ascension de Peron est contesté, en particulier au moment des événements du 17 octobre 1945 (3), où la mobilisation de la rue qu’elle aurait suscitée, sauve la vie du futur dictateur. Mais elle lui apporte une image nouvelle et une caution indispensable dans la campagne présidentielle de 1946 qu’il emporte triomphalement. « Je n’ai qu’une seule chose qui compte, c’est mon cœur, il brûle en moi, il bat à faire mal dans ma chair et il met le feu à mes nerfs, mon amour pour le peuple et pour Peron ». Au gouvernement, elle règle alors ses comptes avec les puissants d’avant, et, dit-on, quelques ennemis personnels, et elle lance « Le pont d’amour entre Peron et son peuple »... avec la « Fondation Eva Peron », la « Ville Evita », des hôpitaux et des écoles éponymes, et toute une série d’initiatives qui mobiliseront, par conviction ou extorsion, l’équivalent de deux cent millions de dollars de l’époque, et 14000 employés (dont 26 prêtres). « Je suis l’un d’entre vous, je sais ce que c’est d’avoir faim ! ». Elle donne de la chair au Justicialisme de Peron, une sorte de redistribution, de sécurité sociale, pour les plus pauvres, dont le souvenir est encore vivace aujourd’hui dans le pays.
Elle dérange dans le monde très machiste des militaires qui entourent Peron, c’est ce qui l’empêche de devenir Vice Présidente lors de la deuxième élection de son mari en 1951. De toute façon c’est déjà trop tard, elle est atteinte d’un cancer diagnostiqué trop tardivement. Elle restera jusqu’au bout sur le balcon de la Casa Rosada, pour célébrer la réélection de l’amour de sa vie, dans un manteau de fourrure trop grand, renforcé d’armatures et de plâtre qui lui permettent de se tenir debout, à coté de lui…
Le samedi 26 juillet 1952 tout s’arrête en Argentine « Le leader spirituel de la nation est mort ». « Volveré y seré millones » (« Je reviendrai et je serai des millions ») disait-elle quelques temps avant. Elle avait célébré officiellement ses 35 ans, mais l’état civil réel ne lui en donnait que 33…
Au fond, elle était avant tout une actrice et c’était là son meilleur rôle… Elle avait besoin du contact extraverti avec les foules, les admirateurs et ceux qui la haïssait. Elle revient aujourd’hui nous hanter dans des millions de copies de disques et de films, sous les traits d’autres actrices, à chaque fois subjuguées par la personnalité de leur modèle. « Ne pleure pas pour moi Argentine, la vérité est que je ne t’ai jamais quittée… »
Philippe Armand
1- « Santa Evita - The Woman behind the Fantasy » Tomas Eloy Martinez 1995.
2 - « La Razon de mi Vida » Autobiographie d’Evita publiée en 1952
3 - Date encore célébrée aujourd’hui par les Péronistes comme « Día de la Lealtad » (Jour de la
loyauté).
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