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Objets utiles > Conteneurs en fin de voyage

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Est-il un lieu au monde où les conteneurs vivent des vies successives ? Ceux qu’on rencontre à Luanda, au hasard des rues, des plages, des terrains vagues, en sont l’exemple. Ils sont à la retraite, après avoir servi honnêtement le commerce des biens entre les océans. Adieu riz et pommes de terre, téléviseurs et fers à repasser, kalachnikovs et munitions de 9 mm, chaussures et tee-shirts des surplus américains, fusils d’assaut et grenades lacrymogènes ! Un camion les a déposés là, un jour, en leur disant « au revoir la mer », en les livrant à la rouille. La rouille, tous les conteneurs en sont atteints, c’est leur vieillesse à eux. En même temps, c’est le début de leur deuxième âge, parfois du troisième âge. Car beaucoup vivent encore longtemps à Luanda, sous camouflage, avec d’autres raisons d’être.
 
Les conteneurs ont une âme, et une âme généreuse, c’est prouvé.  Celui de la Rua dos Combattantes, on le voit quand on remonte cette rue populeuse. Il gît discrètement, entre deux immeubles verdâtres, un peu de travers. Ses doubles portes sont entrebâillées, on dirait qu’il expire son dernier souffle. Il n’en est rien. Les jeunes du quartier l’ont transformé en salle de jeux-video, on pourrait dire en Maison de la Culture. Dedans, il y a un cyber-café, avec ordinateurs et tout. Un euro pour une heure, c’est un bon commerce pour le petit Lukas, qui tient la caisse. Pas besoin d’aide au développement, pas besoin de micro-crédit. Les ONG peuvent passer leur chemin, et les requins du fisc changent de trottoir.
 
Celui de la Praza Kinaxixe est encore plus discret, caché au fond d’une impasse. Il faut dire que c’est le point de rencontre des joueurs de cartes, et on mise gros. Avec un leurre astucieux : la mamma qui fait des beignets, sans patente bien sûr. Mais quel fumet s’en dégage ! Les employés du coin l’ont élu Premier Sandwich l’an dernier.  Le soir, une ampoule suffit pour éclairer. Un câble clandestin l’alimente à partir du réseau public.
 
Celui de la Praia do Bispo est bien en vue, comme une verrue sur le bout d’un nez. On y sert des brochettes et des glaces, le dimanche. Tout le pan latéral a été découpé, et l’ouverture est agrémentée d’un auvent de toile bariolée. Il a sans doute fallu des protections puissantes pour qu’il demeure là jusqu’à présent, mais bientôt, le projet d’autoroute côtière devrait l’envoyer à son dernier voyage – à la casse ou pour une autre vie. 
 
Celui de Cachito, en banlieue nord, a une mission encore plus noble, puisqu’il sert d’école d’appoint à trois classes. Une classe le matin, une l’après-midi, une autre pour les cours d’alphabétisation des adultes, le soir. A deux cents mètres, on entend les gosses clamer les tables de multiplication, ce qui provoque l’aboiement de tous les chiens errants. C’est vrai, il fait un peu chaud sous le métal, en milieu de journée. Mais comme la cabine est placée sous un manguier et qu’elle n’a plus de portes, personne ne s’en plaint.
 
Celui de Miramar – en plein quartier résidentiel – est voué à l’échange inter-culturel. On peut le dire, à voir quatre ouvriers chinois qui y logent, et qui accueillent là les jeunes filles curieuses d’exotisme. Ces messieurs ont installé la clim, branchée sur le chantier voisin, celui du China Export Building qui s’élève rapidement grâce à leurs soins. Et ils y font une cuisine plus raffinée que chez vous, car ils savent où trouver les crevettes et les légumes du Se-Chuan.
 
Inutile de compter les conteneurs qui, empilés l’un sur l’autre, font un duplex coquet pour une famille de six. On en devine l’usage de loin, à la vue des échelles de fortune qui pendent du deuxième niveau. Et de près, on voit les bassines et les réchauds. Il n’est pas rare que de belles voitures y stationnent. Car la crise du logement est telle que ceux qui peuvent s’offrir un véhicule n’ont pas les moyens d’un appartement.
 
La survie des conteneurs-dernier-voyage est menacée, comme le sont les baleines à bosse. Le gouvernement envisage de construire un million de logements en cinq ans – grâce à 45.000 ouvriers chinois. Le « miracle angolais », s’il a lieu, jettera à la ferraille ces silhouettes architecturales. Appelons une association au grand cœur, qui fera en sorte de leur rendre un dernier hommage : le classement au patrimoine culturel, social et économique de l’Angola.
 
 
Francis B, Luanda
Juin 2009 
Photographie © Francis B
                                                                                                           
                                                                                                                                         

 

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